Ainsi, ce fut le fameux arrêté qui fera de ces citoyens français, rapatriés de l'ancienne Indochine, des êtres ...traumatisés.

Du fait de son caractère martial et inhumain, le règlement applicable dans les centres d'accueil en a fait des êtres soumis et apeurés face à une tutelle composée le plus souvent d'anciens militaires ou encore de fonctionnaires coloniaux reclassés dans ces camps et chargés de l'appliquer.

En réalité, durant leur longue existence de plus de 50 années sur la métropole française, -leur "patrie", disait-on-, ils connaîtront toutes les difficultés pour se reclasser et s'assimiler et devenir des Français comme les autres. La raison réside dans leur besoin de reproduire le mode de vie indochinois : religion, cuisine, postures physiques, langue,... Ce fut la seule "arme" à leur disposition pour surmonter un déplacement vécu par la plupart comme une expatriation plutôt qu'un retour. Elle consistait à se regrouper pour "se serrer les coudes".

Aujourd'hui, cette attitude serait taxée de communautarisme. Pour ces naufragés de l'Histoire coloniale française, ce fut la solution pour parvenir à vivre sur une terre qui ne fut pas tout à fait la leur. Seul le temps passant adoucira un peu leur condition : le temps où ils "décideront" de partir pour d'autres cieux rejoindre leurs ancêtres (qui n'étaient pas tous Gaulois).

Paradoxalement, la concentration d'une telle population dans un camp, qui permettait aux autorités en charge des rapatriés d'Indochine de faire appliquer l'arrêté Morlot (cf. texte), venait en contradiction avec toute volonté d'intégrer une population française d'origine non-européenne dont on craignait les velléités de révolte comparables à celles des Indochinois alors requis internés dans les camps et les casernes du département (et d'ailleurs) que les autorités eurent tant de mal à réprimer*.

La mise en place d'un tel règlement serait-elle due à une volonté de prévenir toute révolte ainsi que les anciens requis indochinois ont pu le faire en réaction au traitement qu'ils ont subi.  L'aspect pervers de cet "accueil" se traduisait par une sorte d'ostracisme : un site coupé du reste de l'agglomération livradaise. Une épée de Damoclès planait au dessus de la tête des hébergés si bien l'exclusion fut la règle dès que la moindre entorse au règlement était constatée.

A Sainte-Livrade et dans les autres centres d'accueil, il semblait bien que la mise en place d'un tel dispositif d'accueil fut dictée par la crainte de voir se reproduire les événements survenus après la Libération, durant la période d'internement des  tirailleurs et travailleurs forcés indochinois (Service de la Main-d'œuvre indigène et coloniale).

Déjà, l'accueil annoncé de ces Travailleurs Indochinois fut plutôt mal perçu par le conseil municipal qui, lors d'une délibération du 19 avril 1948, menaça de démissionner si l'installation de ces travailleurs indochinois devenait effective dans le camp du Moulin du Lot de Sainte-Livrade.

Du fait des conditions de leur internement, les révoltes de travailleurs indochinois se répétèrent dans les camps si bien que leurs spectres continuaient de planer jusqu'à l'arrivée des Rapatriés d'Indochine qui subiront l'autorité d'une tutelle qui ne parvenait pas à évacuer leur sentiment de supériorité sur ces "nha quê".

Les histoires des Indochinois requis et des Indochinois "rapatriés" semblent intimement liées si bien que l'historiographie officielle occulte les faits comme s'il s'agissait d'événements honteux.

 

* Voir plus loin :

Ouvrage consacré aux requis indochinois de l'après-guerre : "Les Requis indochinois et la Marâtre (1945-1952) Editions du Sampan (Tonneins/2010)